Gilles Manceron. Historien: «La grande question, c’est l’attitude du Parti communiste»

Qu’évoque pour vous le 12 mars ?

Le vote des pouvoirs spéciaux est un tournant. C’est même la vraie entrée de la France dans la guerre et elle a été décidée par un gouvernement qui, pourtant, avait lors de la campagne électorale de fin décembre 1955 début 1956, a laissé entendre qu’il pourrait mettre fin à la guerre. Au contraire, il a plongé le pays dans la guerre. Durant l’année 1956, le nombre de militaires français passera de 5000 en janvier à 400 000 à la fin 56. Donc c’est vraiment la plongée dans la guerre qui va être rendue possible par le vote des pouvoirs spéciaux le 12 mars 1956.
 
Un élément que l’histoire note, mais qu’on a un peu oublié, c’est un pouvoir socialiste qui amène ce nouveau niveau d’intensité du conflit. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai que c’est un pouvoir avec un président du Conseil socialiste (NDLR : le parti était alors la SFIO), Guy Mollet. Il faut aussi signaler que Mollet est nommé président, alors que d’autres sont pressentis. On parlait de Pierre Mendès-France qui avait préparé l’indépendance de la Tunisie et du Maroc qui est mise en œuvre officiellement au même moment, en mars 1956. Mendès était plutôt un partisan de la décolonisation.

On parlait également de Daniel Mayer, qui était un des rivaux de Guy Mollet au sein des socialistes, un partisan de la paix qui va quitter la SFIO et fonder le PSA puis le PSU avant de prendre la présidence de la Ligue des droits de l’homme contre la politique de Guy Mollet en Algérie. On peut dire qu’il y avait débat au sein des socialistes. Il faut le pointer en même temps mais c’est vrai que Mollet, président du conseil socialiste entraîne la France dans la guerre.
 
Qu’est-ce que les historiens savent de ce qui s’est joué en amont, dans les coulisses ? Quelles étaient les forces en présence qui voulaient de ces pouvoirs spéciaux et celles qui y étaient opposées ?

Les forces qui poussent à la guerre, c’est le lobby colonial, des intérêts qui prévalent au sein de la communauté des Français d’Algérie. Il n’y a pas un bloc monolithique, mais ce sont les extrémistes et les ultras qui s’imposent. L’armée aussi pousse à la guerre, même si le corps n’est pas là aussi univoque. Après la défaite de l’Indochine, beaucoup sont belliqueux. Il y a aussi une partie des socialistes et une grande partie de la droite.

Le général de Gaulle est alors en retrait et on ne sait pas trop ce qu’il pense. La grande question à propos du 12 mars, c’est l’attitude du Parti communiste français qui va voter les pouvoirs spéciaux finalement  bien qu’il y ait des divisions internes en son sein. Cependant, à mon avis, l’URSS qui prépare un voyage de Guy Mollet à Moscou, doit aussi intervenir dans le sens d’une politique «raisonnable» du Parti communiste français, avec une position qui ne serait pas hostile à la guerre. C’est un gros point d’histoire que ce vote du PCF en faveur des pouvoirs spéciaux.

Justement, sur ce vote communiste est-ce qu’on peut considérer qu’il y a deux étages, celui de l’état-major de la direction politique qui suit Moscou et la base militante dont une partie va s’opposer à la guerre, notamment par le blocage des trains d’appelés ?

Il y a des divergences très nettes. Des appelés communistes refuseront de porter les armes. Certains communistes participeront au soutien au FLN. Je pense à Madeleine Rebérioux, universitaire, qui s’engage contre la guerre et la torture. Elle sera signataire du manifeste des 121 réclamant le droit à l’insoumission. La direction communiste lâche ces gens-là, allant jusqu’à leur demander de rendre la carte du parti.
 
Peut-on estimer que de ce moment-là né le point  de naissance de l’extrême gauche française ?

D’une certaine façon oui. Cette opposition interne au Parti communiste en 1956 qui se manifeste dans des groupes d’opposition à l’intérieur du parti, je pense à la Voix communiste, tendance et journal. Je pense aussi à des mouvements qui, par la suite, se développeront en groupes maoïstes ou trotskistes… Ce sont les prémices d’un éclatement qu’on constatera chez les étudiants communistes plus tard à la fin de la guerre et dans le parti, plus tard, au détour de 1968 et dans les années 1970.

El Watan - 12 mars 2016