« Larbi Belkheir, Toufik, Khaled Nezzar et Smaïn Lamari sont les quatre commanditaires de l’assassinat de Boudiaf »

Nacer Boudiaf est le fils du président Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992 alors qu’il prononçait un discours à la maison de la culture de Annaba retransmis en direct à la télévision nationale.

Dans cet entretien, il revient sur cet épisode qui a marqué des millions d’Algériens et annonce le dépôt d’un recours pour la réouverture de l’enquête sur l’assassinat de son père.

Vous ne croyez toujours pas à la thèse de l’acte isolé. Pourquoi ?

Moi et ma famille n’avons jamais cru à la thèse de l’acte isolé. En fait, il y a trop d’incohérences. Techniquement, il était impossible de commettre un tel assassinat dans une salle, sans complicité. Je ne suis pas le seul à le dire. L’année dernière, Allal Thalebi, un membre de la commission d’enquête mise en place après l’assassinat, avait déclaré publiquement que Boudiaf a été assassiné par ceux qui l’avaient ramené.

Quelles sont ces incohérences qui vous font croire qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé ?

Dans la salle, Lembarek Boumaarafi avait rejoint à la dernière minute l’équipe (qui devait assurer la protection du président) à Annaba. Mohamed Boudiaf a reçu une balle dans le thorax qui n’a pas été mentionnée (dans les rapports). Les médecins ont dit qu’il s’agissait, peut-être, de l’éclat de la grenade. Lors du troisième jour organisé à la présidence, Nezzar avait promis de démasquer les commanditaires. Comment savait-il qu’il y avait un ou des commanditaires ?

Vous avez accusé à plusieurs reprises certains hauts officiers de l’armée. Vous leur reprochez de n’avoir pas suffisamment protégé le président ou d’avoir été complices ?

Non, Larbi Belkheir, Toufik, Khaled Nezzar et Smaïn Lamari sont les quatre commanditaires de l’assassinat de Boudiaf. Le dernier (Lamari) était l’exécuteur de la mission. Mohamed Boudiaf les dérangeait car ses objectifs étaient clairs : l’élimination des mafias, la sauvegarde de l’Algérie et la démocratisation du système. Chose qu’ils n’ont jamais acceptée !

En quoi la déclaration de la guerre à la mafia pouvait-elle les déranger ?

Elle les dérangeait parce qu’ils avaient des accointances avec ces gens-là. Quand ils ont ramené Mohamed Boudiaf, ils pensaient qu’ils allaient avoir affaire à un vieux sénile. Ils se sont rendus compte par la suite que ce n’était pas le cas. Le problème de mon père est qu’il ne connaissait personne au moment de son retour en Algérie. Il avait ramené avec lui une équipe de France qui était un peu déconnectée. Mon père avait commencé à travailler en formant son groupe. Ils ne l’ont pas accepté.

Le départ du général Toufik à la retraite vous redonne espoir ?

Bien sûr ! On l’appelait le « dieu de l’Algérie ». Maintenant qu’il est à la retraite, il n’a plus d’immunité. On peut aller vers la justice. J’ai toujours pointé du doigt Toufik, Nezzar et les autres. Ils ne m’ont jamais répondu. J’ai encore une fois accusé Nezzar et Toufik d’être les commanditaires (de l’assassinat). Cela fait six mois, personne ne m’a répondu. À l’époque, (Nezzar) avait traité les gens du FIS de rats. À moi, il n’a rien dit car il ne peut pas le faire. Il sait pertinemment que si on va à la justice, c’est le dossier de Boudiaf qui sera rouvert. Il n’en veut pas.

Comptez-vous demander la réouverture de l’enquête?

Demain (ce mercredi, NDLR) au cimetière d’El Alia, je serai accompagné par mon avocat. Je demanderai officiellement la réouverture du dossier. On déposera un recours auprès du procureur de la République à Alger. Évidemment, on va donner un peu de temps à la justice algérienne. Si elle peut rouvrir ce dossier, c’est très bien. Sinon, on ira devant une juridiction internationale. On ira en Suisse ou aux États-Unis pour poursuivre ces quatre personnes.

Qu’est-ce qui vous a empêché de le faire durant 24 ans ?

Je me suis retrouvé seul. La deuxième femme de mon père n’a pas fait son travail. Elle a été corrompue par les militaires dont Toufik, Nezzar et Belkheir. D’ailleurs, je l’ai dénoncée dans mon livre. On lui a donné des biens, de l’argent et des affaires. Cela dit, bien avant, j’avais cette idée-là. J’aurais pu le faire l’année dernière. Cette fois-ci, j’ai rencontré un avocat et il m’a expliqué ce qu’il faut faire.
Avez-vous des preuves sur le fait que ces quatre anciens responsables soient les commanditaires ?

Je ne peux pas avoir de preuves. Pourquoi Toufik n’a pas été démis de ses fonctions si c’était un acte isolé ? Pourquoi n’a-t-il pas démissionné ? La personne qui a tué Boudiaf était bien un élément du GIS ? Dans l’assassinat d’un chef d’État, une seule personne a payé, Boumaarafi. Ce n’est pas normal. Aucun responsable n’a démissionné ou été traduit devant la justice.

Est-ce suffisant pour les accuser ?

Je n’ai pas de preuves matérielles, mais les faits sont là.

Vous avez fait des recherches vous aussi et interrogé des personnes. Qu’avez-vous trouvé ?

J’ai su que Lembarek Boumaarafi n’était pas islamiste. À l’hôtel Seybousse où ils (l’équipe du GIS) ont passé la nuit la veille du drame, on m’a indiqué que l’homme était monté à la discothèque, qu’il s’était saoulé et qu’il s’était bagarré. Dès leur arrivée, leur responsable leur avait ordonné de rester dans leurs chambres et de ne pas sortir. Boumaarafi lui avait répondu qu’ici, tout le monde est responsable de lui-même. Comment pouvait-on mobiliser quelqu’un comme lui pour la protection du président ?

Le chef de l’État était le dernier à être évacué de la salle. Trouvez-vous cela normal ? Même si on me donne ce scénario pour un film, je le refuserai tellement il ne peut pas tenir. En arrivant à Boufarik, l’hélicoptère a tourné durant une demi-heure parce qu’il n’avait pas reçu une autorisation pour atterrir. Le cœur de Boudiaf battait encore. Il est mort à Aïn Naâdja. Je pense qu’il aurait été sauvé s’il y avait une prise en charge à Annaba. Mais ils ont tout fait pour que Boudiaf soit assassiné à Annaba.

C’était la première tentative ?

À Aïn Timouchent, ils ont également essayé d’attenter à sa vie. C’est Yasmina Khadra, encore militaire à l’époque, qui m’a dit : « On a arrêté les gens qui voulaient tuer Mohamed Boudiaf ». Je lui ai demandé s’il s’agissait d’islamistes. Il m’a répondu par un « laisse tomber ! ».  Il y a aussi l’épisode de la bombe qu’ils ont placée à la mosquée mais qui n’a pas dissuadé le président Boudiaf à s’y rendre. Tout cela a commencé vers le mois de mars (1992). Ils pensaient qu’ils avaient ramené un petit vieux, un affamé du pouvoir. Ils ne le connaissaient pas. Il fallait donc lui faire comprendre qu’il était en train de dépasser les lignes rouges.

Pourquoi cette question n’est pas portée par la classe politique ou la société civile ? Pourquoi cette date est-elle devenue un non-événement ?

Est-ce que vous avez une classe politique en Algérie ? Il n’y a plus de société civile depuis longtemps. Si je ne parle pas de lui, personne ne le fera. Fatiha (Boudiaf) s’est retirée depuis des années. Et puis, le système a voulu faire oublier Mohamed Boudiaf  comme ils l’ont fait oublier en 1963 quand il est parti. Mais les Algériens n’oublient pas.

Vous avez déclaré que le président Bouteflika a tenté de rouvrir le dossier. Qu’en est-il réellement ?

Je sais qu’il voulait le faire mais ils ont exercé des pressions sur lui durant le premier mandat. Avant de devenir président, Bouteflika était tout le temps à la Fondation Mohamed Boudiaf. Bouteflika respecte les historiques. Quand il est devenu président, il a promis à Fatiha de rouvrir le dossier.

Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

À l’époque, il ne pouvait pas.

Ne pouvait-il pas le faire durant le deuxième ou le troisième mandat au courant desquels il a limogé de nombreux hauts officiers militaires ?

Justement, il fallait les écarter tous. Le dernier, c’était Toufik. D’ailleurs, demain (aujourd’hui mercredi, NDLR), je publierai une lettre ouverte au président de la République pour demander la réouverture de l’enquête.

Le dossier ne pouvait pas être rouvert avec le général Toufik à la tête du DRS ?

C’était difficile d’ouvrir le dossier avec Toufik à la tête des services (de renseignement). Il était impliqué directement d’une façon ou d’une autre.

Source: TSA - 29-06-2016