La face cachée du 8 mai 1945 : il y a 70 ans, les massacres de Sétif préfiguraient la guerre d’Algérie

Le 8 mai 1945, alors que la France fête sa victoire sur l’Allemagne hitlérienne, des massacres de civils débutent à Sétif, Guelma et Kherrata dans le Nord-Est de l’Algérie, alors sous domination française, après qu’un jeune scout musulman ait été tué pour avoir brandi un drapeau algérien. Ils se poursuivront jusqu’en juin 1945, entraînant la mort de dizaines de milliers d’Algériens.

C’est, pour la France, le pendant peu glorieux du 8 mai 1945. Alors que la victoire sur l’Allemagne nazie est fêtée de part et d’autre de la Méditerranée, un jeune scout musulman, Bouzid Saâl, brandit un drapeau algérien lors d’un défilé où participent des nationalistes algériens à Sétif, dans le Constantinois, au Nord-est de l’Algérie. Il est tué par le coup de feu d’un commissaire de police, d’autres tirs suivent. C’est le début de sept semaines d’émeutes dans les villages du Constantinois (Gualma, Kherrata, Oued marsa, etc), réprimées par les autorités françaises, qui se termineront en juin 1945, après avoir entraîné la mort de 20.000 à 35.000 Arabes algériens (sources françaises). "C’est un mouvement spontané d’autodéfense et non une insurrection, comme on l’a prétendu", analyse pour Le Monde Jean-Louis Planche, historien spécialiste de l’Algérie et auteur de Sétif 1945.

Un climat de "psychose", pour inaugurer la guerre

Mais comment comprendre que l’Algérie et les autorités françaises s’enfoncent alors soudainement dans la violence ? "La guerre a épuisé l’Algérie. Et la rumeur de la "révolte arabe" tourne dès l’été 1944 à la psychose", explique Jean-Louis Planche. Todd Shepard, historien américain spécialiste, lui aussi de l’histoire de l’Algérie française, va plus loin. Dans Regards, l'auteur de 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France analyse la violence au regard du contexte post-Seconde Guerre mondiale : "S’il ne faut pas nier l’aspect colonial et raciste de ces massacres, il faut rappeler qu’ils adviennent dans un contexte historique marqué par une violence incroyable, celle de la Seconde Guerre mondiale où, de fait, chacun est encore prêt, habitué à utiliser la force de manière massive et destructrice".

Pour les historiens, les événements de Sétif sont donc "un tournant majeur", qui sans tomber dans une lecture a posteriori ont préfiguré la guerre d’indépendance qui débutera officiellement en 1954, pour s’achever avec les accords d’Evian et l’indépendance algérienne en 1962. "A partir de 1946, des attentats éclatent sporadiquement dans toute l’Algérie. Afin de ne pas affoler les Européens, ils sont maquillés en accidents par les autorités. Pour beaucoup d’Algériens, il n’est désormais plus possible d’accepter la colonisation", estime Jean-Louis Planche. "Dans le récit national algérien, Sétif est évidemment un événement inaugural, commente Todd Shepard. Pour la conscience et l’historiographie algérienne, la guerre d’Algérie commence donc en mai 45".

La lente reconnaissance des massacres de Sétif

Pour autant, les massacres de Sétif sont longtemps occultés en France. En 2005, soixante ans après les massacres de Sétif, alors que les travaux d’historiens se multiplient, l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, qualifie pour la première fois les deux mois de massacres de "tragédie inexcusable". Le 8 mai 2005, il est rejoint par Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, qui, dans un entretien au quotidien El Watan, soulevait que "pour construire un avenir commun [il fallait arriver à] examiner ensemble le passé afin d'en surmonter les pages les plus douloureuses pour les peuples français et algérien". Sept ans plus tard, pour son premier déplacement en Algérie en décembre 2012, c’est autour de François Hollande, alors président de la République de reconnaître "les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la mémoire et dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français". Un pas de plus.

Le 19 avril 2015, pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie, un représentant du gouvernement français, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’Etat aux anciens combattants, se rendait à Sétif pour rendre hommage aux victimes des massacres du 8 mai 1945. Mais "nommer le crime sans le caractériser, sans l’identifier comme crime contre l’humanité, c’est ne faire que la moitié du chemin", estime le réalisateur Mehdi Lallaoui sur Mediapart. Car "les demandes de reconnaissance solennelle et officielle en France des crimes de 1945 sont à ce jour restées vaines". M'hmed Kaki, membre de l'association Les Oranges, au cœur du collectif L’autre 8 mai 1945, interrogé par Jeune Afrique, explique son combat en ces termes : "Il ne peut y avoir de démocratie si on occulte une partie de l'histoire de France. Sétif, c'est l'histoire de France". Ce que Benjamin Stora, grand spécialiste de l’histoire de la guerre d’Algérie, écrivait déjà en 2008 sur son blog : "Pour tourner la page, sans l'effacer, la connaissance, la reconnaissance des crimes commis est indispensable. C'est la condition pour affronter sereinement l'avenir, et calmer les mémoires blessées".

Source: http://www.metronews.fr/info/la-face-cachee-du-8-mai-1945-il-y-a-70-ans-les-massacres-de-setif-prefiguraient-la-guerre-d-algerie/moeh!quKkThPs4au7U/