Les Rebelles du foot: Rachid Mekhloufi, le gentleman révolutionnaire

Une tournée de 4 ans et 90 matches, "un formidable coup de com qui a fait faire un pas de 10 ans à la cause indépendantiste" d'après les spécialistes: l'aventure de l'équipe de football du FLN fait partie de ces moments où l'amour du ballon rond se dispute avec celui de la nation. Rencontre avec Rachid Mekhloufi, ancienne gloire de Saint-Etienne, zéro carton dans sa carrière, mais avant tout pionnier de cette sélection.

L'embonpoint respectable, la moustache fine et l'oeil malicieux, Rachid Mekhloufi est assis dans un café parisien, en train de lire le programme que lui a concocté la société de production du film "Les Rebelles du foot". Un documentaire qui tourne autour de 5 footeux qui, à un moment de leur carrière, se sont retrouvés face à un choix cornélien, le plus souvent dicté par un contexte politique des plus particuliers. Pour Mekhloufi, c'était la guerre d'Algérie, en 1958. Une guerre qu'on ne présentait pas comme telle dans ce Forez où il empilait les buts (75, quand même) depuis qu'il y avait posé ses valises au début de la saison 1954-1955. Champion de France et champion du monde militaire en 1957, international tricolore (4 sélections), Mekhloufi a fait partie de ces "Français d'origine algérienne" qui, sans la moindre hésitation, ont quitté leur vie de professionnel pour grossir les rangs de l'équipe de football du Front national de libération algérien (FLN), le parti qui a mené le combat pour l'indépendance du joyau de l'empire colonial. Indépendance dont on célèbre aujourd'hui le cinquantième anniversaire et qui découle en partie du "combat" de Rachid Mekhloufi.

"Il était impossible que je me sente français" 

"L'équipe nationale française n'était la mienne qu'à cause des circonstances", explique-t-il d'emblée quand on lui demande s'il n'a pas regretté de s'en aller à une poignée de semaines de la Coupe du Monde en Suède, avec Kopa et Fontaine. "Comment voulez-vous que je regrette quelque chose qui ne m'appartient pas ?" En creux, c'est le massacre de Sétif qui sert de point de départ à cette histoire. Une tuerie perpétrée le 8 mai 1945, quand l'armée française réprima dans le sang la première grande démonstration du mouvement indépendantiste algérien. "J'avais 8, 9 ans, et j'ai vu des choses..." murmure-t-il. Alors, forcément, quand le recruteur du FLN est venu lui proposer de porter le message de l'indépendance à travers le monde grâce à son talent balle au pied, Mekhloufi n'a pas hésité. "Je ne pouvais pas faire autrement, car l'Algérie était en guerre et nous souffrions énormément de ce qui s'y passait. Il était donc pratiquement impossible que je me sente Français. En plus j'ai le type arabe, algérien, je ne suis pas blond aux yeux bleus."
 
Et c'était donc parti pour une aventure de 4 ans, qui commença par un départ fait dans la plus grande discrétion. "Deux joueurs de la future équipe, originaires comme moi de Sétif, sont venus me voir la veille d'un match et m'ont dit : 'Demain, après ton match, on part en Tunisie.' J'ai dit : 'D'accord on y va.' Ma seule inquiétude, c'était mon statut de militaire. En partant ainsi, je devenais déserteur, passible des tribunaux. Mais le voyage, qui devait nous faire traverser Genève, Lausanne, Rome et Tunis en 48 heures, s'est bien passé. On a eu un petit accroc avec un groupe de joueurs qui était arrivé en Italie plus tôt que prévu, ils ont été reconnus et les radios en ont parlé. Heureusement, le douanier qui nous a contrôlé en Suisse n'en avait pas entendu parler." 
 
Au lendemain, toute la presse française se fait l'écho du départ de ces nouveaux fellaghas, comme on surnommait les partisans actifs de l'indépendance algérienne. De tous les titres écrits à cette occasion, on retiendra celui-ci : "Maintenant, ils sont au pays de l'eau et des femmes voilées." Mises à part ces sentences réactionnaires, tout le monde ne réagit pas aussi négativement. Mekhloufi peut ainsi compter sur le soutien moral de ses ex-coéquipiers en équipe de France : "Fontaine et Kopa n'étaient pas au courant avant, mais dès qu'ils l'ont appris, ils l'ont bien accepté. Ils se sont dits qu'à ma place, si la France avait été occupée, ils auraient fait la même chose. Je rentrais en résistance. Une résistance un peu spéciale, parce que c'était du football. Mais nous étions un peu leurs maquisards !"

Le petit-déjeuner avec Hô-Chi-Minh 

Une fois arrivés à Tunis, ces 10 joueurs, qui deviendront rapidement 32, se lancent dans une grande tournée au cours de laquelle le football servira de vecteur au message que veut faire passer le FLN. A la manière des Harlem Globe Trotters, la volonté politique en plus. En l'espace de 4 ans, l'équipe du FLN dispute entre 80 et 90 matches, pour à peine plus de 10 défaites et pas loin de 60 victoires. C'est le parti qui décide du programme de son équipe, le plus souvent opposée à des sélections sympathisantes, mais très rarement reconnues par la FIFA, puisque cette dernière ne voulait pas accorder de statut officiel aux prédécesseurs des Fennecs : "Nous avions dû rompre nos contrats pros avec nos clubs français, et la FIFA, très procédurière, nous avait donc retiré nos licences."
 
Mais à part ces tracasseries, rien qui puisse enlever le plaisir de jouer au football et de porter le message indépendantiste. Et en plus, le FLN a du niveau à revendre: "Il ne suffisait pas de jouer. Encore fallait-il avoir des résultats. Il n'y a pas si longtemps, la Palestine a essayé de faire la même chose que nous, mais eux, ils prenaient des dizaines de buts !" Sans fausse modestie, Rachid n'hésite pas à comparer le jeu qu'ils pratiquaient à celui d'un certain FC Barcelone. Quand on connaît la tendance identitaire du club catalan, la comparaison ne manque pas de piquant, et noue un peu plus solidement la relation entre le football et la politique. S'il reconnaît d'ailleurs que les pays dans lesquels il a joué (Roumanie, Nord-Vietnam, Pologne) n'avaient pas besoin d'être convaincus par le message dont lui et ses coéquipiers étaient porteurs, Mekhloufi, qui rappelle fièrement avoir "pris le petit déjeuner avec Ho Chi Minh (leader indépendantiste puis président du Vietnam, ndlr) à 6 heures du matin", estime à "au moins dix ans" le bond en avant que cette initiative à fait faire à la cause algérienne. "A travers notre engagement, l'Algérie a bénéficié de la reconnaissance de l'ONU et de beaucoup de pays. C'est quelque chose d'extraordinaire", martèle-t-il.
 
Mekhloufi a certes une haute conscience de ce qu'il fait, mais dans ses propos affleure une réalité qui est peut-être enjolivée dans le documentaire. Il ne tient pas à être dépeint comme un martyr exilé d'une France peu aimante, pas plus qu'il ne tient à être considéré comme un héros auteur de sacrifices incroyables pour sa patrie. Y avait-il un danger à pratiquer un football ouvertement indépendantiste, donc supposé déplaire aux autorités françaises ? "Je ne pense pas que les Français auraient pu nous menacer. Je crois qu'à un moment, la France nous a sous-estimés. Ils n'ont pas pris la mesure de ce qu'on pouvait faire." La vie pendant les tournées de matches ? "Le plus dur, c'était d'être loin des familles. On gagnait 50 dinars par mois. C'est un petit sacrifice qu'on a fait pour l'Algérie parce qu'on gagnait beaucoup plus en France, mais on n'allait pas se mettre à rouspéter ! Il y en avait beaucoup qui étaient au feu et qui ne gagnaient rien." La vie en métropole en tant que Français d'origine algérienne ? "On souffrait beaucoup plus en Algérie. En France, les gens étaient très gentils." On est loin de la réalité de la vie des Algériens en France pendant la guerre d'indépendance.

Le football à l'écart de la politique, avantages et inconvénients 

Et si Rachid Mekhloufi n'a pas eu autant à souffrir, il sait bien à quoi il le doit. "Nous avons bénéficié de la volonté du football de se tenir à l'écart de la politique." Son retour à Saint-Etienne en 1962, juste après la signature des accords d'Evian, en est la preuve. Il a bien fallu qu'il passe quelques mois en Suisse, au Servette de Genève, car les membres de l'OAS et certains Pieds-noirs faisaient pression pour qu'il ne rejoue plus en France, mais cela s'est rapidement décanté. "L'ambiance lors de mon premier match au Chaudron après mon retour était glaciale. Mais j'ai reçu le ballon, j'ai fait un ou deux grigri et hop ! L'ovation ! Les gens étaient moins venus voir le militant que le footballeur", se souvient-il. Sa fin de carrière de joueur et le début de celle d'entraîneur en Corse, région qui accueillit nombre de Français d'Algérie après l'indépendance, en est une preuve de plus. Mekhloufi a une idée supplémentaire sur la question : "Les gens ont apprécié que je forme des joueurs du cru. Je m'étais fixé comme tâche de faire progresser des gamins de la région plutôt que d'acheter des joueurs à l'étranger."
 
Pas de faux-semblant qui tienne, cependant. Il a beau avoir bénéficié de ses capacités hermétiques, il n'y a rien qui énerve davantage l'ancien attaquant qu'un monde du football "qui ne prend pas position quand il le faut. J'aime que les artistes, les sportifs s'engagent. C'est un acquis, c'est une bonne chose. Je resterai toujours en admiration devant quelqu'un qui se sert de sa notoriété pour s'engager." On l'interroge sur l'affaire des quotas de binationaux qu'envisageaient de mettre en place Laurent Blanc et quelques pontes de la FFF, et il explose : "C'est évidemment quelque chose qui m'a choqué. Quoi qu'on dise sur la France, terre de libertés, ennemie du racisme, franchement... Quoi, des quotas, quels quotas ? Ça va pas la tête ? C'est toi le joueur, c'est toi qui décide. Tu vas ou tu vas pas, c'est tout  !" On lui parle de Zinedine Zidane, star parmi les stars du football dont les parents sont nés en Algérie comme d'un possible héritier, il évite habilement toute comparaison : "Je me pose la question : Est-ce que Zidane, lorsqu'il était en plein boum, aurait agi comme on l'a fait ? Je ne veux pas lui faire de procès d'intention, mais on a tous de gros doutes sur la question, pas vrai ?"